Les Mobiles de la Dordogne

Les Mobiles de la Dordogne

Mémoire vivante

de la Société Historique et Archéologique du Périgord

Numéro 12 - mai 2021‍

 Il y a 150 ans : les Mobiles de la Dordogne

Dans son édition du 11 novembre 2020, Sud Ouest évoquait une manifestation organisée le 9 novembre à Mescoules, en hommage au colonel de Chadois, héros de la bataille de Coulmiers : il fut commandant, puis colonel au 22e régiment de marche de la Garde nationale mobile (les Mobiles de la Dordogne, ou Mobiles de Coulmiers comme on le dit plus communément).

 

 

 

 

 

Monument de Bergerac situé place de la République, érigé en 1890,

Mounet-Sully a servi de modèle au personnage.

 

La guerre franco-prussienne de 1870 opposa la France du Second Empire et une Allemagne récemment unifiée par le chancelier Bismarck autour de la Prusse. L’origine du conflit réside dans une discorde autour de la succession du trône d’Espagne, pour laquelle plusieurs héritiers des familles régnantes d’Europe se mirent sur les rangs, en particulier le prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen (cousin de l’empereur Guillaume Ier) et le prince impérial français, espagnol par sa mère. Le 19 juillet 1870, Napoléon III déclara la guerre à son puissant voisin de l’est : le début de la campagne fut aussi rapide que désastreux, l’armée française n’étant pas de taille à tenir tête aux troupes prussiennes et à leur puissante artillerie. Dès la fin août, Mac Mahon avait été contraint de capituler, Strasbourg était occupée, près de 100 000 soldats français étaient prisonniers… C’est alors qu’on décide de faire appel à la Garde nationale mobile pour aller renforcer l’armée de la Loire qui défend Orléans et sa région, alors même que Paris est assiégée.

Cette Garde mobile, héritière de la Garde nationale de la Révolution, avait été constituée en 1868 par le maréchal Niel, alors ministre de la Guerre, qui anticipait les difficultés de l’armée française en cas de conflit avec l’Allemagne : ce corps de réserve était constitué de volontaires, issus des conscrits non incorporés, à qui l’armée de métier reprochait d’être mal préparés. Les officiers, cependant, sont expérimentés ; ainsi, le 22e régiment de marche constitué à Bergerac eut la chance d’être encadré par des gens de valeur : le commandant de Chadois (1830-1900), saint-cyrien qui s’était illustré en Crimée et en Italie, le capitaine de Nattes, officier de cavalerie qui avait servi en Crimée, en Syrie et en Algérie, et le capitaine Tocque, lui aussi saint-cyrien.

Le 28 août 1870, le régiment est constitué à Bergerac ; quatre jours après leur incorporation, les Mobiles apprennent le désastre de Sedan, la chute de l’Empereur, puis la proclamation de la IIIe République le 4 septembre. Le 22 septembre, les deux premiers bataillons du 22e de marche quittent Bergerac au son de Mourir pour la Patrie interprété par la fanfare de la ville. Les soldats gagnent Périgueux par le train, où ils font liaison avec le 3e bataillon constitué de soldats du nord de la Dordogne. Ils vont être dirigés vers Tours où ils arrivent le 27 septembre, et où les rejoint le Dr Barraud, un médecin de Bergerac qui a décidé de s’engager et sera le major du 1er bataillon. Chaque bataillon est alors affecté à une mission différente : le 3e bataillon (Cdt Marty), celui des Périgordins du nord, est envoyé dès son arrivée vers Amboise, en renfort des francs-tireurs vendéens du colonel de Cathelineau ; le 2e bataillon (Cdt de Nattes) va être dans un premier temps chargé de la protection du gouvernement réfugié à Tours. Quant au 1er bataillon (Cdt de Chadois), il va cantonner pendant le mois d’octobre au nord-ouest de Tours, puis fin octobre partir vers l’ouest d’Orléans, au sud de la Beauce. Ce mouvement s’intègre dans le plan de l’État-Major, qui consiste à marcher vers Paris… Mais le 27 octobre, Bazaine a fini par capituler à son tour à Metz après 2 mois de siège, les Prussiens du prince Frédéric-Charles avancent inexorablement vers l’ouest : l’armée de la Loire devient le dernier rempart contre une invasion totale du pays.

La victoire de Coulmiers

Début novembre, les affrontements deviennent quotidiens à l’ouest d’Orléans ; le 8 novembre, les Mobiles quittent Pontijoux où ils cantonnaient, traversent la forêt de Marchenoir et se dirigent vers Baccon, où les Prussiens effectuent d’intenses tirs d’artillerie. Le 9 au matin, le général Barry, qui commande le secteur, donne l’ordre de marcher sur le village de Coulmiers, tenu par un régiment bavarois : les soldats sont réveillés dès 5 heures du matin et partent à 8 heures ; malgré les tirs d’artillerie et de fréquentes attaques de cavalerie, ils poursuivent leur avance, le commandant de Chadois en tête sur sa jument blanche, le médecin-major Barraud aux avant-postes lui aussi, ne s’arrêtant que pour porter secours aux blessés. En milieu de journée, on arrive devant Coulmiers, les Mobiles sont pris sous un déluge de balles et d’obus ennemis mais le commandant ordonne la charge, sabre au clair : « En avant, mes amis, à la baïonnette, et vive la France ! » Bien que blessé à la cuisse, de Chadois reste avec sa troupe jusqu’à 5 heures de l’après-midi, heure à laquelle les Bavarois ont évacué Coulmiers. La bataille est gagnée : les Mobiles comptent 7 tués, 113 blessés dont leur commandant ; le capitaine Tocque va être promu commandant à cette occasion.

 

Annonce pour le recrutement d'ouvriers dans l'habillement (Echo Dordogne 1870 - bib. SHAP)

 Pendant les trois semaines suivantes, les Mobiles vont cantonner un peu plus au nord, à Rozières en Beauce, dans des conditions très difficiles : ils dorment sous la tente, il ne cesse de pleuvoir, puis de neiger ; le ravitaillement se fait parfois attendre trois ou quatre jours ! Certains soldats chassent le lièvre ou la perdrix avec des bâtons, sans tirer de coup de fusil pour ne pas gaspiller les munitions ni se faire repérer. Vers le 20 novembre, ils reçoivent la visite du commandant de Chadois, qui se soigne à Orléans mais a tenu à venir les soutenir ; le 22 novembre, autre visite, celle de M. Charbonnel, de Bergerac, qui apporte aux soldats des colis de vêtements confectionnés par le Comité des dames de la ville. Mais malgré toutes ces preuves de soutien, beaucoup de soldats souffrent de bronchite ou de dysenterie, le moral décline.

 

Le revers de la médaille : Loigny, puis la retraite

Le 29 novembre, Paul de Chadois, qui a été promu lieutenant-colonel après Coulmiers, rejoint ses hommes qui vont faire mouvement vers le nord pour renforcer les troupes de l’amiral Jaureguiberry à l’ouest d’Artenay. Au soir du 1er décembre, les Bavarois sont en déroute à Villepion, où les Mobiles vont bivouaquer dans le froid et la neige ; mais dès le 2 décembre au matin (65 ans après Austerlitz !), l’ennemi qui tient le village de Loigny se déchaîne : tirs d’artillerie, fusillades, attaques de cavalerie, c’est un enfer ! Le sergent Géraud, qui nous conte la campagne de la Loire, est blessé et sera soigné dans une infirmerie de campagne établie dans une ferme à moitié incendiée par le major Barraud, aidé pour l’occasion par un jeune sergent, étudiant en médecine, qui n’est autre que Léo Testut, futur professeur d’anatomie. Au soir de cette triste bataille de Loigny, le 22e de marche a perdu près de 50% de son effectif, entre les tués, les blessés (dont le commandant Tocque et à nouveau le colonel de Chadois) et ceux qui ont été faits prisonniers…

La retraite‍

On se replie sur Orléans, mais le 4 décembre au soir il faut évacuer la ville, passer la Loire et faire retraite dans le froid, la boue et sans ravitaillement, en zigzaguant jusqu’à Poitiers. Les Mobiles pensent avoir perdu leur colonel, qui à Orléans est resté défendre un pont pour protéger l’arrière-garde : mais le 19 décembre, de Chadois, qui a réussi à échapper aux Prussiens en se déguisant en garçon boucher, rejoint ses hommes à Poitiers.

Le 3e bataillon, quant à lui, va rester durant toute la campagne (d’octobre à janvier) intégré au corps-franc Cathelineau, participant essentiellement à des embuscades et à des actions de harcèlement destinées à retarder l’avance de l’ennemi. Les Périgourdins reçoivent eux aussi des témoignages d’encouragement de la population à la mi-décembre, alors que le corps Cathelineau est replié à Châteauroux : M. Vergnol, greffier au tribunal de commerce de Périgueux, vient leur livrer des colis confectionnés par le Comité des dames et leur exprimer toute l’affection des habitants de la ville.

Le 22 décembre, le 22e de marche reconstitué (1er et 2e bataillons) va quitter Poitiers par le train, pour être acheminé vers Le Mans où il sera incorporé à l’armée du général Chanzy pour participer à la deuxième partie de la campagne. La bataille du Mans se déroula du 9 au 12 janvier 1871 : elle opposait les 120 000 hommes commandés par le général Chanzy aux 100 000 hommes du prince Frederic-Charles, mais les troupes françaises étaient en grande infériorité technique. Ce fut donc une nouvelle défaite, malgré l’engagement sans faille des volontaires français commandés par l’amiral Jauréguiberry : le 22e de marche fut chargé en plusieurs lieux de protéger la retraite des autres unités et s’acquitta de cette tâche avec bravoure, en particulier le 14 janvier à Saint-Jean-sur-Evres ; les hommes du 3e bataillon de leur côté continuaient à harceler la cavalerie prussienne dans le secteur de La Verrerie. Au cours de cette campagne, les Mobiles eurent à faire face à plusieurs cas de variole (les soldats de 1870, contrairement à ceux de Napoléon Ier, n’étaient pas vaccinés…) : cette maladie emporta le capitaine Tocque le 18 janvier 1871, alors qu’il venait de rentrer en Dordogne soigner ses blessures, et toucha également deux officiers du 3e bataillon dans le secteur d’Angers.

 

Malgré les projets de contre-attaque du général Chanzy, il faut se rendre à l’évidence de la défaite… Paris capitule le 28 janvier 1871, l’armistice est proclamé le 29, la paix sera signée le 1er mars dans les conditions désastreuses que l’on connaît : annexion de l’Alsace et de la Moselle, occupation de Paris, 5 milliards d’indemnités de guerre à verser à l’Allemagne… Entre-temps, des élections générales ont eu lieu en février, et le colonel de Chadois a été élu député de la Dordogne et siège à Versailles sous les couleurs du parti de Mac Mahon.

 

Le 28 mars, ce qui reste du 22e de marche rentre à Bergerac et prend connaissance de l’ordre d’adieu écrit par son chef le 26 : « Adieu, mes chers Mobiles, comptez sur mon affection, sur mon dévouement absolu, et rappelez-vous que vous avez fait partie du 22e régiment ! » Ce communiqué aux accents glorieux (on n’attend pas moins de la part d’un chef qui n’a pas failli et a toujours soutenu ses hommes) s’applique parfaitement aux vainqueurs de Coulmiers, mais ne saurait masquer le désastre d’une guerre entamée pour de mauvais motifs, et qui va être le prélude aux deux conflagrations mondiales du XXe siècle.

Michel Roy

 

Éléments bibliographiques :

  • Collectif : Historique du Troisième Bataillon de la Garde Mobile de la Dordogne, détaché au corps Cathelineau, rédigé à partir des notes de plusieurs de ses officiers, Périgueux, Imp. J. Bounet, 1872 (ouvrage conservé à la bibliothèque de la SHAP).

  • Géraud Émile : Les Mobiles de la Dordogne (22ème régiment de marche) 1870-71, Bordeaux, éd. Fréret, 1904. Edition originale conservée à la SHAP. Cet ouvrage, écrit par un sergent des Mobiles, qui plus tard devint maire de Bergerac (de 1878 à 1884), a été réédité en 2017 par le Souvenir Français, aux éditions Les Pesqueyroux.

  • Le Faure Amédée : Histoire de la guerre franco-allemande 1870-71, Paris, éd. Garnier frères, 1900.

  • Pralong Cyril : "Paul de Chadois (1830-1900) : itinéraire d’un élu périgordin oublié", BSHAP, tome CXLI, 1re livraison, 2014, p. 159-192.

  • Tison Stéphane : Une mémoire effacée ? l’Armée de la Loire, Chanzy et les combats de 1870-71, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015. Cet ouvrage comporte en particulier des cartes très explicites des opérations militaires.


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