Le mouvement des métayers et les campagnes de 1791 (3)

 

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III - UN MONDE RURAL QUI S’ « OPINIATRE » ET DIVISE LES PATRIOTES

Nous voici ramenés à travers la lecture de ces faits à nos questions initiales et d’abord à la première : que nous disent-ils sur la part que prirent les paysans dans leur émancipation ? Et quel rôle joue-t-il sur le positionnement politique d’une bourgeoisie appelée à avoir sur le contexte national, notamment par le vote, un rôle dans l’évolution politique ?

A - Des ruraux qui s’ « opiniâtrent » 

Il faudrait d’abord examiner le comportement politique des campagnes du Périgord à la lumière d’un triple critère. Le premier est son écrasante domination numérique : J-.P.Poussou1a montré qu’il représentait, en 1806, 95,2% de la population totale soit un pourcentage qui le place au deuxième rang sur le plan national. Même si ce chiffre inclut de petits bourgs comme Thenon qui sont plutôt un relais de l’action urbaine, ce poids donne une sorte d’épaisseur qui le rend plus facilement imperméable aux décisions venues des villes et rend celles-ci plus vulnérables. Le grand retard du département en termes d’alphabétisation 2 ; à ceci s’ajoute, dans des conditions statistiquement non mesurées3, la faiblesse de la pratique de la langue française dès que l’on dépasse le stade du concret4. Tout cela donne crédit à a notion de comportement « infrapolitique ».

Reste à savoir comment il fonctionne dans les événements que nous avons présentés. Il nous semble en fait relever d’une autre idée la révolution : il n’est pas au point de départ d’une construction nouvelle comme pour ceux que nous qualifierions d’insiders mais une sorte de point d’arrivée qui fait de l’été 1789 une fin. En somme le monde rural interprète la notion d’Ancien Régime au plein sens du terme et en tire les conclusions sur deux plans : la fin de la société d’ordres d’où l’obstination à supprimer bancs et girouettes, partant la fin des prélèvements féodaux ce qui ne signifie nullement remise en cause du droit de propriété. Agissant ainsi ils ne s’excluent pas du jeu politique comme en témoigne le rapport à l’idée de loi, la lei comme l’a si fortement souligné Jean Boutier dans la cadre du Limousin5. Mais il n’y a de loi que légitime celle qui établit le droit contre le non-droit fruit des usurpations tant de foi portées devant les tribunaux. La première question est celle du rapport à la loi écrite telle que nous le voyons s’établir au sujet de la rente. Il est clair qu’il y a eu coïncidence entre la première proclamation de l’été 1790 qui proclame que le régime féodal est irrévocablement aboli qui relève d’une approche simple qu’ont pu relayer les annonces des curés au prône. Il a été vécu comme relevant de la justice qui constitue la référence et concrétise l’idée même de révolution en ce sens qu’il rejoint le refus déjà amorcé au nom du déni de justice que constitue son augmentation insupportable telle qu’elle existe ou est ressentie. C’est un thème ressassé dans les cahiers de doléances et que l’affaire du notaire Virideau, ce faussaire réputé de la fin des années 1780 a conforté6.D’où la décision non seulement de ne plus payer mais d’exiger sa remise ou ensuite les arrérages pour ceux qui l’ont perçue. On notera que mention est faite de plusieurs opérations de rénovation des terriers interrompues après le 14 juillet ce qui montre que l’on n’a même pas besoin d’attendre le 4 août pour comprendre qu’une page est tournée. La grande peur en revanche ne suscite que des mobilisations sporadiques sans qu’on s’en prenne aux châteaux ni aux rentes. Mais dès l’hiver la résistance est en place.Il s’agit plus d’une contre-offensive que d’une résistance à priori : les longs défilés qui conduisent aux châteaus visent pour les paysans à récupérer leur bien dans les greniers seigneuriaux. Les mouvements paysans sont toujours motivés par cette récupération, en 1790 ou en 1791 à moins que puisse être établi sur des documents authentiques (pas les lièves mais le document originel issu des terriers qui font l’objet de pillage autant pour les utiliser pour montrer leur bon droit que pour les piller ). C’est tout le sens du dialogue déjà entrevue entre les paysans de St Martial et la comtesse de Cherval. A partir de là, les lois votées à Paris, en contradiction avec le premier principe du 4 août, sont forcément illégitimes et incompréhensibles à tous les sens du terme et leur annonce par le curé ou le maire le fruit d’un détournement et d’une perversion de la loi à laquelle il faut substituer une expression juste parce que venue dit le tailleur de Saint Aubin de la « Basse nation » fondée sur des principes justes : « plus de rente » en 1790 ; partage intégral de la production de la métairie en 1791. Ces principes simples il s’agit d’y obtenir le ralliement des collecteurs. De ces principes pourrait-on dire qu’ils rappellent les principes de l’économie morale de la foule évoqués par Tilly a propos des questions de grains ? Ils construisent un langage et une action dont il est contestable infra-politique  dans la mesure elle relève d’ une autre ligne révolutionnaire dans laquelle le verbe joue la fonction d’intimider l’adversaire sur la base d’un discours réduit au minimum et appuyé sur des symboles comme le mai et ses attributs ou la potence. Mais il est important que si la menace est proférée très haut parfois de façon suggestive (« il y aura des chapeaux de reste » « il y aura du pain cuit de reste ») elle ne s’accompagne de façon que très limitée des actes : au même moment où les exécutions se multiplient dans les mouvements urbains, il n’y a aucune trace de meurtre durant ces mois de révolte. Pas plus d’ailleurs que de condamnation à mort. C’est probablement une des conséquences d’action dans un monde où les rapports sociaux engendrent de forts ressentiments mais ne sont pas fondés sur des haines inexpiables. Cela nous invitera à évaluer la nature de ces rapports et la place qu’ils laissent à la négociation. Ils interrogent aussi sur la fatalité du dérapage.

C’est pourquoi mouvement s’inscrit sous nos yeux dans le cadre paroissial quand le soulèvement croquant s’appuyait sur une armée de paysans qui convergeaient de différents villages vers les villes relais de l’administration fiscale. La raison en est que la solution est d’abord entre les mains du seigneur ou du propriétaire local qu’il convient de faire capituler. C’est le deuxième aspect d’une approche infra politique : non plus les principes chers aux membres des sociétés populaires mais la réalité concrète. Or à ce stade, deux remarques s’imposent. D’abord sur le fonctionnement du cadre paroissial puis communal dans lequel ce refus s’exprime qui est un cadre conquis. Changement de langage et changement d’échelle : à l’été 1789, l’annonce de la Bastille et Grande Peur ont brisé les liens ( ou si les écoute, « les chaînes ») de l’Ancien Régime, libérant le village de toute tutelle administrative et économique (le village pouvait désormais retenir sa production malgré la loi de libre circulation des grains) . On voit bien dans les villages que nous avons parcourus que les élections municipales qui auraient dû réinstaller le village dans les structures administratives régionales et locales n’y ont rien fait. Car les officiers municipaux, interlocuteurs de l’administration sont désavoués des deux côtés : les registres des districts sont plein de l’exaspération des administrateurs qui ne parviennent pas à obtenir la coopération de municipalités qui, incapacité le plus souvent (revoilà la question de l’analphabétisme) ou mauvaise volonté ; mais on on l’a bien vu dans les multiples affrontements rencontrés l’hostilité aux élus locaux .Ce fonctionnement se réalise d’autant mieux que disparaît la maréchaussée et que fonctionnement de la gendarmerie qui tarde à se mettre en place est nettement moins répressif et efficace. L’ordre ce sont désormais les gardes nationales qui le font appliquer et ont les voit agir dans des affaires de faits divers villageois. Mais ces soldats défendent l’ordre qui leur paraît juste et donc, on l’a vu, met en scène la revendication populaire. Le tocsin règle le rythme (au point que son usage est interdit dans le district de Bergerac en août7) d’où nous l’avons vu le rôle des marguillers dont le nomination est parfois l’objet de vifs affrontements. La cible des gardes nationales est ceux qui désobéissent à la loi qu’elles ont proclamées, qu’il s’agisse de ceux qui lèvent des droits indus ou ceux qui les versent. D’où une sorte de frontière entre le monde qui répond à la structure administrative et celui qui la rejette : la frontière s’installe entre les municipalités et les officiers des gardes nationales d’une part issus de la bourgeoisie villageoise, les gardes nationaux et la paysannerie. Le monde intermédiaire des artisans ou des cabaretiers joue en la matière un rôle important : présent dans la garde nationale et maniant souvent les deux langues il fonctionne comme une courroie de transmission au sein d’un monde rural dont il a l’oreille et assoit sa légitimité sur la transmission de documents administratifs au moins commentés sinon interprétés.

La question des métayers :

La question des métayers qui est ici centrale est tout à fait importante au regard de l’importance qu’ils occupent dans les campagnes du Périgord au XVIII° siècle. Il nous manque sur ce sujet une étude approfondie comme celle qu’a récemment proposée pour le Limousin Jean-Paul Delhoume8. En revanche se sont accumulés les truismes sur ce mode de faire valoir, notamment de part des agronomes de la période dont le plus célèbre est Alain de Fayolle9. Dans ce contexte, l’été 1791 pose une question nouvelle : celle des métayers et du contrat de propriété. La place des métayers dans la communauté rurale est l’objet de débats. Pour H Delpont qui voit en eux un sous-prolétariat , ils vivent aux marges du village un peu comme des pestiférés10. Les faits que nous retrouvons ici montrent qu’ils bénéficient au moins de la solidarité du monde rural. Leur statut est l’objet d’incessantes controverses. Le contempteur le plus connu de ce mode de faire valoir est André de Fayolle qui dénonce en lui une des causes les plus certaines de l’archaïsme agricole du Périgord comme il dit son mépris pour la culture du maïs que les paysans ont adopté du fait de l’intérêt qu’il présentait en termes de rendement. On peut à ce sujet se demander si la vigueur du réquisitoire ne tient pas à l’ampleur des exploitations mises en métayage : pour le Limousin voisin, JP Delhoume, le terme de domaine est souvent synonyme de métairie, d’exploitation complète et que ce pourrait être le cadre d’une tout autre agriculture ! L’étude du village de Saint-Martin-le-Pin à travers les registres comptables des fermiers du marquis de Verteillac, où la vente des biens nationaux montre des domaines dits « à deux paires de bœufs «   qui dépassent vingt hectares dont une quinzaine en terres labourables. Même si deux familles vivent sur une telle exploitation on peut admettre que le reste à consommer vaut bien celui des petites exploitations de quelques journaux !

Un autre point de repère de la situation des métayers nous est donné par les registres de taille. Nos sources dans ce domaine ont beau être limitées, elles donnent une hiérarchie de versement en tête de laquelle figurent des métayers qui au terme des contrats paient une taxe d’exploitation souvent supérieure à 50 livres quand la charge des petits propriétaires est de quelques livres 13. D’où d’ailleurs les remarques scandalisées des municipalités dans l’enquête de 1790 qui voient surgir le poids politiques de non- propriétaires dans un système bâti pour les exclure14. A Saint-Martin-le-Pin15 nous avons pu établir un état de la situation qui montre leur place , leur rôle et leur assise : ainsi de ce métayer qui reçoit un cheptel d’un montant de 415 L et 12 sacs de semence en 1747.16 Quant au « Petit Monsieur » qui est en première ligne en 1791, le logement la description de l’habitation montre aussi qu’il est bien mieux loti que les petits propriétaires :17 il gère une exploitation de 23 hectares dont la moitié en terres labourables et dispose de plusieurs paires de bœufs. Certes, les situations sont diverses18 et inclut les sous-métayers au sort peu enviable que sont les bordiers. On notera par ailleurs, traduction de situations plus ou moins stables que sur les listes des doléances ou celles des actifs présents aux élections primaires de 1790 ou 1791 on écrit tantôt le nom suivi du titre de métayer ou tantôt «  le métayer de M » ce qui évoque des statuts différents19. Il faudrait aussi se demander si la situation ne s’est pas dégradée au XIX° imposant du métayage une image que fait entrer dans le roman le Jacqou le Croquant d’Eugène le Roy.

Il est cependant une autre approche qu’il faut examiner, c’est celle que décrit Hubert Delpont qui évoque un « sous prolétariat »  « ceux qui par opposition aux autres couches sociales n’ont rien, ceux à qui tout est interdit » et vis-à-vis desquels « les propriétaires ne lâchent rien et se refusent à toute concession »20. Le tableau que nous en avons fait est évidemment en fort décalage avec cette vision. Il faudrait y ajouter un autre aspect. Au cours du XVIII° siècle s’est produit une ouverture commerciale que les propriétaires ont pu exploiter en intensifiant leur coopération avec leurs métayers comme en attestent les livres-journaux nontronnais de Saint-Martin ou de Saint-Saud autre lieu concerné par les révoltes21. A l’heure où s’ouvre au Limousin le marché parisien qu’a étudié R.Abad22 et dont JP Delhoume a montré les répercussions régionales, s’installe au nord du Périgord un réseau de foires dont profite la spécialisation dans l’élevage et dont les bénéfices se partagent entre partenaires qui fréquentent ensemble ces marchés. D’ailleurs les métayers bergeracois eux-aussi ne sont-ils pas, en 1791, en quête du  «  blé fin » et donc marchand ?. Faut-il ajouter que si les métayers subissent la routine, d’autres s’en écartent au point que lorsque le conseil général de la Dordogne décide d’honorer un agriculteur exemplaire, en 1791 c’est un métayer qu’il choisit.

Que dès lors les propriétaires voient venir avec inquiétude leur rébellion paraît logique d’autant qu’encore une fois c’est du contrat de propriété, sacrée entre tout, dont il s’agit. Qu’ils refusent tout compromis relève d’une vision de l’histoire où seul existe le conflit de classes. Nous y reviendrons. Ne terminons pas cette approche sans avoir remarqué la place des femmes parmi les propriétaires menacés. Ont-elles été attaquées pour leur faiblesse présumée ? Il ne semble pas qu’elles aient cédé plus facilement que les hommes ni qu’elles aient été moins promptes à se défendre. Elles donnent en tout cas une image suggestive de la place des veuves dans la société rurale. Elles appartiennent à ces bourgeois ruraux rentiers que nous avons aperçu au moment des doléances dont il faut étudier le comportement.

B - Comment être un bourgeois rural ?

1-Des relations moins conflictuelles qu’il n’y parait

Pour comprendre ces attitudes il faudrait distinguer les bourgeois résidents et les forains ce que nous ne pouvons faire. Globalement cependant, nous l’avons vu à plusieurs reprises, leur attitude nous paraît au moins nuancée. Même s’ils en appellent à la justice, beaucoup sont prêts à la conciliation. La situation des villages telle que nous l’avons montrée les plaçait dans un certain état d’isolement qu’accentuait la disparition de la maréchaussée. Repli tactique en attendant des jours meilleurs ? Alors comment dans leur faiblesse les municipalités auraient-elles tenté de trouver des accords, attitude condamnée par les districts ? Mais ces propriétaires qui cèdent le font en toute conscience, prêts à choisir la « loi » de leur métayer contre celle de l’Etat. Ecoutons les membres des Jacobins de Nontron venus à la réunion de la Société de Périgueux, le 21 août, après l’appel à la mobilisation du département « Un d’eux a dit que les ordres du département arrivés dans leur ville avaient porté l’effroi dans les âmes et que de suite ils avaient député à l’administration pour la prier de suspendre encore quelque moment la marche de la force armée pour tenter de ramener dans la bonne voie nos frères les brebis égarées ..Dans plusieurs cantons plusieurs propriétaires avaient de bonne grâce fait cession à leurs colons des rentes en leur disant que la loi le leur défendait »23. Et cet abandon pourrait-être le moyen de porter un nouveau coup aux droits seigneuriaux. Ce propriétaire de Mussidan ne dit pas autre chose quand il souligne que si son métayer avait raison, « cela lui ferait gagner cent écus »24 ; tel métayer promet de rembourser la rêve si le propriétaire payait25. Le réalisme semble donc l’emporter dans la bourgeoisie rurale, réservoir d’électeurs faut-il le rappeler et qui est fort capable de négocier avec ses métayers26. Peut-elle d’ailleurs aller se féliciter publiquement « qu’il n’y a plus de messieurs » comme le rappelle un accusé27, et faire comme si elle pouvait percevoir l’équivalent de la rente qu’elle refuse elle-même même contrainte.

2-Les clivages de la bourgeoisie urbaine.

On oppose généralement deux bourgeoisies : l’une modérée et peu décidée à céder au monde rural, quitte à abandonner ce qu’on avait appelé le « compromis de 1789 » la liant aux paysans contre l’ennemi commun qu’est la noblesse, ce qu’une autre plus révolutionnaire serait prête à concéder scellant ainsi la nouvelle alliance de la bourgeoisie radicale avec le monde rural. Il nous paraît que, comme en 1790, ce sont d’autres types de clivages qui l’emportent.

Les registres des districts font bien apparaître deux types de comportements. Voici le cas de Bergerac. Derrière son député Pinet de Saint-Nexans, la bourgeoisie protestante domine la ville après la chute des Biran. C’est que montre l’étude de Michel Combet28. On voit son attitude « républicaine » au sens traditionnel du terme sur des questions comme celles de l’émigration, du serment ou de l’éducation . La radicalité de sa lettre à l’Assemblée après Varennes et l’appel à la Terreur est très suggestif, nous l’avons vu Or cette bourgeoisie est intraitable avec les paysans :leur soulèvement est incompatible avec la Révolution. Dès lors les qualificatifs les plus noirs pleuvent contre ce monde capable de tous les excès et on ne lui reconnaît même pas la circonstance atténuante d’être manipulé par l’aristocratie. On retrouve le même type d’attitude à Montignac, dans la bouche de l’accusateur public, Lafleunie qui s’insurge contre la municipalité de Plazac.

Périgueux montre un autre visage. Il y a bien deux camps. Mais leur attitude se veut d’abord celle de la compréhension. En réalité l’attitude des administrateurs est celle d’hommes déroutés et réduits à en appeler aux paysans dans des termes qui montrent le fossé qui les en sépare « Descendez dans vos cœurs vous trouverez qu’il est de droit naturel que chacun dispose à son gré de l’héritage de ses pères. Eh nos amis, doutez-vous que le nouveau régime soit préférable à l’ancien. Sous l’Ancien Régime ce n’était guère que parmi vous que régnait la crainte ingénue, les bonnes meurs, la probité réelle. Le nouveau régime va répandre ces vertus agreste et sociales au fond des villes jadis corrompues..29. »

Cette vision rousseauiste d’un monde rural irénique n’est pas loin d’être celle des Jacobins qui comme Lamarque ne cessent d’en appeler à la conciliation30.Mais vient le moment où la situation prend un tour critique. C’est Pipaud qui se fait nommer commissaire du district pour rétablir l’ordre chez « les frères égarés » des campagnes environnantes probablement pour contrôler et limiter la répression. Mais les divisions de la Société des Amis de la constitution de Périgueux sont profondes. Elles s’incarnent dans la garde nationale issue de l’ancien Conseil des communes de Périgueux : celui-ci disparu, elle n’a cessé de multiplier les obstructions contre la mairie. Elle est composée de ce petit monde des artisans qui tranche avec celui des autres villes31. C ‘est cette même garde nationale que le directoire accuse à demi-mots d’avoir été complice de l’invasion de Périgueux par les gardes nationales des campagnes voisines le 7 juin32. Comme elle est, avec la gendarmerie trop peu nombreuse, l’instrument de répression indispensable on la fait consulter par le district sur ses intentions éventuelles quant aux opérations de rétablissement de l’ordre. Elle affirme sa loyauté aux pouvoirs établis mais dès le retour aux Jacobins « le frère Duroc s’est plaint amèrement de la conduite tyrannique qu’avait tenue certains citoyens des détachements »33. Mieux encore. Lorsque l’ordre est rétabli à Ribérac, le district convoque les soldats défaillants du 21 août, surtout des artisans d’ailleurs pour les sermonner devant la garde de Périgueux. Duroc intervient à son tour mais c‘est pour reprocher à ces mêmes gardes nationales leur passivité devant cette semonce. Enfin, témoignage isolé mais position riche d’avenir : la protestation à l’assemblée déjà évoquée de Chrétien contre l’incarcération des paysans saisis.

On le voit la situation obéit à tout sauf à des critères préétablis d’alliances objectives ou circonstancielles. Elle nous paraît chargée de contours culturels qui disent la différence entre deux villes comme Périgueux et Bergerac et ces différences déterminent leur lecture des événements et leur mode d’action. Une vraie géopolitique du département à partir de l’étude des comportements de districts reste à dessiner : elle montrerait à la fois l’influence des cultures et des leaders comme le montre le cas de Lacoste à Montignac

Au total, l’été 1791 est à mi-chemin entre une guerre des châteaux qu’a ravivée Varennes et un affrontement entre propriétaires et paysans locataires. Il nous paraît cependant qu’il existe dans le monde rural de nombreuses passerelles dont témoignent les multiples tentatives d’accord entre propriétaires et locataires du sol, le tout à l’écart de lois que la bourgeoisie urbaine défend comme elle le peut. Mais nous ne pensons pas, comme Anatoli Ado, que « la pression populaire n’avait obtenu aucun résultat » : les faits montrent que 1790 avait approfondi une déstabilisation du système seigneurial entamée avant 1789 et que la stratégie de l’obligation au seigneur de prouver son droit se montrait payante. Trop d’indices montrent le recul accéléré du paiement de la rente et significativement 1791 clôt le temps des grands mouvements ruraux en Dordogne sur cette question. Il nous semble donc, avec YM Bercé, pouvoir affirmer que «la pression acharnée des paysans a joué un rôle décisif34.Il n’est donc pas sûr que les paysans aient attendu la Convention pour se libérer du joug seigneurial comme le pensait Bussières !

Difficile par ailleurs de penser que la question paysanne n’ait pas joué dans les votes des électeurs en septembre 1791 où la bourgeoisie s’est partagée entre modérés et futurs montagnards dans un scrutin qui, à son terme, ne rassemble guère que la moitié des électeurs. Ces deux tendances pourraient bien alors refléter ces différences de comportement et ces deux manières d’être et de régler une situation complexe face à laquelle la cohérence avait été loin d’être au rendez-vous.

Le discours ainsi développé aux accents d’un rousseauisme approximatif relevait d’une démarche qui témoigne de naïveté et d’une totale incompréhension d’un monde rural qu’on estime manipulé par ceux-là même qu’il ne cesse de poursuivre de sa vindicte (comme on ne cesse de lui reprocher) et qu’on infantilise en le rappelant à des lois, notamment sur la rente dont il estime qu’elles n’ont cessé de prendre «  le tien pour le mien ».

La question des gardes nationales

Cette répression pose justement la question des gardes nationales urbaines. Comme ce sont-elles auxquelles on a recours pour arrêter la rébellion à Montravel, on rappelle qu’il est nécessaire de leur fournir l’étape car elle est composée d’artisans évidemment hors d’état de soutenir les frais de leur entretien en campagne35.

Elles échappent souvent à leur chef comme le font celles des villages. Il faut entendre à ce sujet la déploration du commandant de Terrasson36 au soir des désordres qui, tellement choqué « par le manque de patriotisme » de ses hommes qui ont rejoint la rébellion vient donner sa démission.

Le cas de Ribérac est d’une autre nature : il relève de la désertion pure et simple ce qui conduit d’ailleurs à instruire contre eux ensuite mais ce sont des artisans qui reçoivent la semonce en place publique de Ribérac le 28 août. De la même manière le directoire de Périgueux qui a de très mauvais rapports avec la garde nationale de la ville entièrement acquise aux Jacobins insinue assez nettement que c’est avec la complicité des hommes de Duroc que les paysans ont envahi la ville. Et lorsque le 18 on proclame la mobilisation générale on s’inquiète de l’attitude de la garde qu’on fait consulter par le district pour savoir si elle est prête à marcher37. Sur quoi elle donne son accord. Mais Duroc n’est pas prêt à tout assumer. Lorsqu’en place publique de Ribérac on tance les gardes nationaux défaillants,, il prend à son tour la parole pour leur reprocher de se laisser traiter ainsi et rappelle que les administrations sont sans pouvoir sur les gardes nationales38. Quelques jours plus tard il dénonce aux Jacobins de Périgueux les scènes de répression insupportables qui se sont produites dans le district.

D’où l’ambiguïté de l’approche politique qui se divise en trois versions en partant toutes de la même prémisse : le mouvement provient d’une manipulation contre-révolutionnaire et aristocratique. Pour ceux que nous qualifierons de patriotes de 1789 qui tenant les commandes de la majorité des instances administratives et sont déjà dans des positions conservatrices et dont le directoire du Département est la plus caractéristique  il y a le refus absolu des revendications paysannes arcbouté sur le respect de la propriété et du contrat qui définit l’espace politique justifiant le recours à la répression même si elle fait une tentative de conciliation que lui réclament les Jacobins. La position de ceux-ci affirme la nécessité du strict respect de la constitution d’où leurs réserves face aux attroupements. Et lorsque la répression intervient elle ne doit concerner qu’une poignée de troublions probablement stipendiés par l’aristocratie. Le représentant de cette tendance est Pipaud des Granges cheville ouvrière des amis de la Constitution. Sa place à la tête du détachement qu’il conduit pour mener la répression autant à rétablir ordre vise à s’assurer que l’action conduite et à laquelle participe en tant que capitaine de la gendarmerie le capitaine Beauvier de Bellevaux son vieil ennemi de la maréchaussée sera la moins violente possible. A cette approche se rangent la société des amis de la constitution du département et les jacobins légalistes qui contrôlent les gardes nationales. L’attitude de celles-ci pose d’ailleurs de vraies questions du fait de la fracture qui s’y installe. Et surtout une troisième position s’affirme du côté des Jacobins : elle est conduite à Périgueux par Chrétien et Villefumade futurs chefs de file des Montagnards locaux que rejoindrait Duroc : dès octobre, ils s’en prennent vivement au procureur du Roi, Mandavy qui n’a pas appliqué l’amnistie pour les « 60 laboureurs » détenus dans les prisons suite aux faits de l’été.

 

CONCLUSION

C’est dans ce contexte que se sont déroulées les élections législatives de septembre 1791. Elles soulignent évidemment l’évolution politique par rapport à 1789 avec un corps électoral d’électeurs qui doit être assez voisin et constitué de notables essentiellement propriétaires ou hommes de loi. Or si des libéraux figurent encore, ce sont surtout des Jacobins futurs Montagnards régicides que l’on y rencontre signe d’une vraie radicalisation de l’opinion publique. Il est probable que cette catégorie sociale dont René Pijassou39 a montré le rôle au nord du département en termes d’acquisitions des biens nationaux et d’élargissement de leur base sociale ait opté pour des hommes déterminés à assurer les acquis révolutionnaires que menace avec la montée des désordres l’aristocratie. Et le rejet de celle-ci est une base d’alliance dans le contexte d’une radicalité que souligne par exemple la lettre du district de Bergerac à l’Assemblée après Varennes, vrai réquisitoire contre le roi et la noblesse complice.

C’est en cela que la défaite des métayers ne nous paraît qu’apparente. Rien ne montre que les accords conclus pendant l’été aient remis en question et qu’il ait fallu attendre les lois de 1792 sur la suppression de la féodalité. La « basse nation » réalité politique autant que sociale représente aussi la capacité des campagnes à résister dans une tradition pluriséculaire en Périgord même si elle prend des aspects très différents des mouvements croquants. Elle annonce en revanche un tempérament politique que, via les élections de 1749, le suffrage universel conforterait . Peut-on dire qu’ainsi est née la tradition du « département de gauche » cher aux politologues contemporains  ? Dès 1793 ce sont 8 sur les 9 députés montagnards (un record en France) tous régicides qui sont élus et en majorité réélus.

 

 

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1 J P POUSSOU, Bordeaux et le Sud-Ouest au XVIII° siècle, croissance économique et attraction urbaine,Paris, Editions E H E S S ,1983
2 J P POUSSOU, Recherches sur l’alphabétisation de l’Aquitaine dans F.FURET et J OZOUF,Lire et écrire, l’alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry, Paris, Ed de Minuit, 1977, p312
3 Reste la multitude des références à l’usage du patois et parfois du périgourdin notamment lors des assemblées électorales ou à l’église pour annoncer telle ou telle mesure
4 Voir ici le témoignage de l’abbé Fonvielhe, curé du sarladais en réponse à Grégoire dans M de CERTEAU, D JULIA, et J REVEL, Une politique de la langue, la Révolution française et les patois, l’enquête de Grégoire, Folio, 2002
5 J BOUTIER
6 G MANDON, 1789 en Périgord…, p30
7 ADD 3L8 13 août
8 J P DELHOUME, Les campagnes du Limousin au XVIII° siècle, une spécialisation bovine en pays de petite culture Préface Michel Cassan, Limoges,Pulim, 2009, p 115
9 A de Fayolle, Topographie agricole du département de la Dordogne, ci-devant Périgord, publié par J Maubourguet, éditions S.H.A.P. 1939, p 54
10 H DELPONT, la Victoire des Croquants…p 36
13 Guy Mandon, Quelques hypothèses sur l’état économique et social du Périgord à la veille de la Révolution, Le Périgord révolutionnaire, supplément au BSHAP. 1989, p491
14 ADD  7L28. Commune de Saint-Priest-de-Mareuil « Sur le nombre des citoyens actifs qui payent une contribution au taux fixé par l’Assemblée nationale pour être électeurs, il y a plus de 30 colons partiaires imposés seulement sous ce rapport sans avoir aucune propriété particulière »
15 Guy MANDON, A Saint-Martin le Pin au XVIII° siècle, Bulletin GRHIN, n°1, Nontron, 1980
16 Idem, p 25
17 « Une maison de métayer composée de deux embas, deux chambres hautes et greniers, four, charrière, grange, toit à brebis et cochon, jardin refermé de haies ». Les terres représentent 22 hectares.
18 Voir AM COCULA, dans A HIGOUNET-NADAL, Histoire du Périgord, Privat, p 219
19 ADD, 7L32 Elections en Nontronnais
20 H Delpont, La victoire des croquants, p 365
21 ADD 52G1, Registres de comptes du syndic-fabricien de la paroisse de La Coussière-Saint-Saud. Voir aussi Saint-Martin le Pin p 24
22 R ABAD, Le grand marché, l’approvisionnement de Paris sous l’Ancien Régime,le Seuil, 2002
23 ADD 13L13/3 21 août1791
24 ADD 18L38
25 ADD 13L13/2
26 Tel ce propriétaire de Saint-Agne qui déclare « Il dit qu’il avait été en usage de prélever une pipe de rêve mais dit qu’attendu la mauvaise année, qu’il fallait simplement prélever la semence et partager le reste »
27 ADD 18L38 Les Messieurs disaient qu’il n’y avait plus de seigneur et qu’il ne se payerait plus de rente et qu’il a entendu dire que le Sr Gendreau (président du distrit) tenait ce langage à Villefranche »
28 Michel COMBET,Jeux de pouvoir et familles, les élites municipales à Bergerac au XVIII° siècle, Bordeaux, F. H. S .0,, 2003, p465
29 ADD 1L158, 11 juillet 1791
30 ADD 13L12/2
31 ADD 13L12 3 23 août
32 ADD 1L157 : Car nous ne pouvons nous le dissimuler 200 habitants des campagnes ne se seraient pas permis de se rendre dans une ville défendue par une garde nombreuse bien armée si on ne les avait assurés de l’impunité.
33 ADD 9L6, 28 août Les membres du directoire « ont été bien surpris d’entendre tout-à-l’heure le Sr Duroc, prêcher à la sédition la garde nationale de cette ville qu’elle était bien bonne de s’être rendue pour se faire moraliser, qu’elle n’était point subordonnée aux corps administratifs et municipaux « etc..sédition et témoigne en l’exhortant « que dorénavant elle ne fut plus aussi agneau »A D D 19 L 76
34 .Y M Bercé, Révoltes et révolutions dans l’Europe moderne, XVI-XVII° siècle, Paris 1980, cité dans A ADO, Paysans en Révolution, p 19
35 «  il est indispensable de pourvoir à la nourriture des gardes nationaux la majorité étant des artistes hors d’état de faire eux même cette dépense »
36 « j’ai fait exécuter les ordres que vous m’aviez donné, la générale a été battue et vous avez vu combien peu de gardes m’ont obéi, je vois par là que j’ai cessé d’être agréable à la très grande majorité de la garde nationale, je vous donne une démission verbale réservant de la coucher sur les registres de la municipalité. » D’un même élan les officiers qui « se sont également plaints du peu de patriotisme de la plupart des soldats » donnent leur démission à leur tour vu leur trop petit nombre face aux attroupements.
37 Significativement pourtant une objection se lève qu’un des membres a représenté qu’il serait prudent de pressentir la garde nationale sur ses dispositions qu’il avait entendu dire qu’elle se déciderait difficilement à marcher contre les paysans dans ces circonstances. D’où l’idée de la consulter sur ses intentions dès le lendemain matin Périgueux « enjoint à la municipalité de cette ville de défendre provisoirement et jusqu’à la prochaine organisation de la garde nationale, tout rassemblement de troupes et particulièrement de la campagne sans autorisation préalable de sa part. »
38 d’entendre tout à l’heure le Sr Duroc commandant l’infanterie du détachement de la garde nationale de Périgueux prêcher la sédition à la garde nationale de cette ville et à celle qu’il commande en lui disant après la sage exhortation de M Saint Rome, commissaire du département, qu’elle était bien bonne de s’être rendue pour se faire moraliser, qu’elle eût à aller son train, qu’elle n’était point subordonnée aux corps administratifs ou municipaux, que la voix de ses officiers était la seule qu’elle doive entendre, que si dans ses fonctions elle a encouru quelque peine, c’est aux tribunaux qu’il appartient d’en connaître pour lui faire son procès, qu’enfin il ne fallait pas faire attention à ce que pourraient prescrire les corps administratifs qui cherchent à usurper toutes sortes d’autorité et que dorénavant elle ne fut plus aussi agneau.
39 La vente des biens nationaux eut pour résultat le constitution d’une couche sociale de maîtres du sol, riches bourgeois

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