Roux-Fazillac

  • ROUX-FAZILLAC, représentant en mission et le Comité de Salut public

 

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J’ai repris ici les lettres de Roux-Fazillac, puis celles de Lakanal au Comité de Salut public. Deux ouvrages les référencent. Pour le premier H. LACAPE, Le Conventionnel Roux-Fazillac,Bordeaux, Bière, 1957. L’ouvrage a le mérite d’évoquer les étapes de la longue vie de ce militaire d’Ancien Régime, décoré de la croix de Saint-Louis, qui faillit accompagner La Fayette en Amérique et s’illustra aussi par ses recherches sur l’énigme du Masque de fer. Contrairement à ce qu’écrit Lassaigne il n’était pas noble et se défendit toujours avec vigueur de l’être ! Pour Lakanal, il faut se reporter en restant sur ses gardes à H LABROUE, cité ci-dessous

Arrivé le 10 septembre 1793 avec la mission d'effectuer la levée en masse en Dordogne et en Charente inférieure, Pierre Roux-Fazillac dispose des pouvoirs très étendus des représentants en mission qui en font les agents de l'exécution locale du Comité de salut public avec lequel ils correspondent plus ou moins régulièrement. Durant son séjour de 4 mois ( il part à la mi-janvier soit fin nivôse) il expédia ainsi une douzaine de lettres qui figurent dans la publication qu'en a fait Aulard et dont j’ai tenté ici une étude thématique.

 1 - Une conception du pouvoir : faire du représentant en mission un préfet avant la lettre

Roux-Fazilac n'a cessé au cours d'une présence qu'il a prolongée autant qu'il l'a pu, de souligner l'importance du rôle des représentants. Dans sa lettre du 23 novembre, il souligne ce rôle. Curieusement c'est pour mettre en évidence les forces de résistances locales alors même que s'est instituée la Terreur."Vous savez que les décrets de la Convention nationale restent trop longtemps sans exécution". Le représentant en mission qui en est l'instrument fonctionne donc d'abord comme une menace: "Ma présence, même si je restais inactif ne laisserait pas de produire quelques effets »(lisons qu'il s'absente et ses décrets devienne lettre morte.) Et évoquant son "proconsulat (il en écrit le terme), il souligne son idéal "un député montagnard dans chaque département, faisant marcher la Révolution sous les ordres du Comité de saut public avancerait le terme de la Révolution de six mois". D'autant que le 19 frimaire (11 décembre) il se plaint de nouveau de l'inefficacité du pouvoir central. Et de réclamer un comité d'exécution qui vérifierait l'action des ministres et l'application des lois trop souvent inopérantes. Une autre façon de réinventer le droit de censure de l'Assemblée nationale quand le comité de salut public s'est arrogé tous les pouvoirs.

Un pouvoir autoritaire et le rôle des comités

Sur quels rouages une telle administration peut-elle reposer? Le fondement de l'action est le peuple légal, celui des sans-culottes que rassemblent les sociétés populaires, constamment "régénérées" c'est-à-dire épurées. On le voit bien pour celle de Périgueux qui connaît trois épurations successives. C'est dans celles-ci qu'est puisé le personnel (en général 12 membres) des comités de salut public ou comités de surveillance ou comités révolutionnaires). Ils sont le bras séculier du représentant qui, on le voit dans l'arrêté qui fonde celui de Périgueux (voir ci-dessus) ont des pouvoirs très étendus pour autant qu'ils lui rendent compte. Ce pouvoir est d'abord celui d'être les instruments locaux de la Terreur. D'où les propos qu'il tient sur celui de Nontron dans sa lettre du 11 frimaire qui montrent les limites du système. Ce comité a laissé s’échapper l'ancien procureur syndic du département, Moreau-Saint-Martial. D'où la nécessite de casser ce comité. "« A qui peut-on se livrer avec confiance si ce n'est à des comités révolutionnaires formés par des sociétés populaires ?" En somme ce minimum de délégation est encore facteur d'incertitude. D'où une nouvelle fois sa conviction, au moment où s'invente la loi du 14 frimaire sur le gouvernement révolutionnaire "qu'un représentant soit établi à poste fixe dans chaque département et agisse sous les ordres du Comité de salut public". Le représentant a aussi besoin d'hommes sûrs pour mener à bien cette tâche. A Périgueux deux hommes lui paraissent devoir ses meilleurs adjoints, Duroc et Chrétien et préserver son oeuvre dans le département (cité ci-dessus). Ces comités ont aussi pour mission d'épurer les administrations et éventuellement comme c'est le cas pour Périgueux de les "défédéraliser" ce à quoi le représentant en mission est tout particulièrement attaché pour homogénéiser le personnel politique et écarter les élus suspects.

Ambitions ou ivresse du pouvoir ?

Ce sont "ses petites affaires révolutionnaires" "Dans un mois la mendicité sera détruite et les travaux publics en activité c'est là le motif qui vous a engagés et déterminés à m'envoyer au chef lieu de ce département. J'ai jugé, en effet, au premier aspect, que des réformes étaient là nécessaires et je vais y procéder avec la fermeté dont je puis être capable. Dans un mois l'instruction publique sera organisée. Dans un mois tous les châteaux (et on ne fait pas ici un pas sans en rencontrer) seront démolis. Dans un mois tous les gendarmes revenus des armées de ce département seront réorganisés" Et de conclure:" qu'en faisant beaucoup de choses dans le jour, on en laisse malgré soi beaucoup à faire" . Le 21 frimaire (11 décembre) on voit figurer aux registres du comité de salut public périgourdin la liste des administrateurs examinés: après ceux du Département, ceux du district (avec des appréciations très favorables pour ces derniers qui ne surprennent guère compte-tenu de la place qui tiennent depuis 1793 les Montagnards) , la municipalité de Périgueux où le maire Vincent déjà dénoncé par Chrétien était sommé de choisir entre sa fonction municipale et celle de trésorier payeur: il était jugé digne d'être continué s'il abandonnait cette fonction, ce qu'il fit. On examina les juges et le tribunal de district.

Des distances avec Paris

Pour définir ce pouvoir, il faut aussi en voir les limites. Curieusement, alors que Pinet s'est empressé d'exécuter le décret qui mettait fin au mandat des représentants dans leur propre département, Roux a insisté pour la prolongation du sien et quand il doit enfin quitter la Dordogne il souligne la légitimité de son maintien. Dans sa lettre du 23 nivôse (12 janvier), alors qu'un décret du 9 nivôse l'avait chargé de l'organisation du gouvernement révolutionnaire en Corrèze et dans le Puy -de -Dôme, il ne fait qu’entrevoir son départ de manière conditionnelle " je pourrai rejoindre mon poste si toutefois les troubles occasionnés par le fanatisme ne me retiennent pas ici", il se défend d'être infidèle aux lois « Le décret qui nous interdit d'exercer dans nos départements est postérieur à celui-là ( qui le nommait pour la levée en masse) ; il n'a donc pu porter que sur les députés envoyés subséquemment en commission ; autrement, chacun de nous étant alors à ses fonctions, il se serait fait un mouvement qui eût été nuisible à la chose publique. J'affirme qu'il ne m'est jamais venu le moindre doute à cet égard". Et de citer l'exemple de plusieurs de ses collègues et de leur efficacité.

C'est bien un des traits de Roux-Fazillac de conserver une marge d'action et d'avoir son opinion. Critique envers la commission des Trois (Donnez donc un coup de fouet à cette commission »note-t-il en post scriptum à sa lettre du 12 frimaire) qui gère les subsistances, il finit par estimer que le vrai remède à une pénurie politiquement périlleuse serait le retour à la paix a « pourvu qu'elle pût se concilier avec la majesté nationale ? » Le plaidoyer pour la paix repose sur l'idée que les soldats »qui ont vaincu même sans entendre la messe,de retour dans leurs familles les défanatiseraient...La paix amènerait aussi dans nos ports les vaisseaux et les denrées de toutes les nations en abondance". On sait par le destin des Indulgents quelques semaines plus tard ce qu’une telle opinion pouvait coûter !

2 - Les relations avec Lakanal : une fraternité compliquée

Arrivé le 21 brumaire (11 novembre) avec comme mission la levée des chevaux sur plusieurs départements du Sud-ouest, Lakanal établit sa résidence à Bergerac. Il se trouva assez vite en concurrence avec Roux sur le sujet de la manufacture. Celle-ci était devenue son grand objectif depuis qu'il s'était exclamé: "Un mot et je fonde à Bergerac une manufacture sans rien coûter à l'Etat ». A l'Etat peut-être !M ais Lakanal prit un arrêté en frimaire où il demandait à chaque district de lever 50.000 livres sur les riches. Or à l'issue de la réunion du 12 frimaire (2 décembre) Roux avait lancé sur le département et répercuté sur les district la levée d'un impôt d'un million. Et le 14 frimaire lorsque le Comité de salut public annonçait le création de la manufacture et mandatait Lakanal pour la réaliser de Bergerac et réclamant au département les moyens , Roux-Fazillac demanda que la délibération du Conseil général fût suspendue sur cet arrêté jusqu'à ce qu'il se soit concerté avec Lakanal. Le 19 frimaire (9 décembre), Roux-Fazillac déplorait "Faute de nous être concertés, Lakanal et moi, nous avons un peu épouvanté les districts"

Une certaine idée du département et des manufactures

Cette affaire fut pour lui l’occasion d’exposer son regard sur la Dordogne et ses diversités. Pour lui son collègue ignorait qu’"il existe, en général, entre les chefs-lieux de district une grande rivalité...Cette disposition des esprits étant connue, il est difficile de croire qu'on persuadera aisément les communes éloignées de 10,15, 20 lieues qu'une manufacture d'armes dût les intéresser ". Mais il restait pour le moment prudent tout en soulignant l'urgence de la question de la pauvreté et proposait de se rencontrer "Si nous nous abouchions, nous ferions plus nous-mêmes en deux heures qu'en un mois par la médiation de personnes intéressées". Mais il terminait en insistant sur les insurmontables difficultés du projet Lakanal. Il avait, lui, un projet bien plus réaliste et efficace à partir de l'atelier de Périgueux fondé par Lacoste au printemps. Quand le Comité en apprit l’existence il tonna, annonçant "sa surprise de n'avoir pas été instruit plus tôt de la fonderie de canon établie à Périgueux et, surtout, son refus de principe : il ne voulait pas d'établissement d'armes de plusieurs natures dans un même département pour éviter tout moyen d'isolement et de fédéraliser" . Comme à l'accoutumée, Roux ne s'en formalisa guère : il précisait le jour même où était parvenu cet avertissement que cet établissement "était peu de choses" "tout s'y fait à bras" .En somme celui-là ne coûtait rien aux autres districts et loin de projeter de la fermer, il se proposait d'un réorganiser la production sur des bases qu'il précisait et étendait le 29 frimaire (19 décembre).

Pour mémoire, ajoutons que Lakanal revint à la charge après le départ de Roux-Fazillac. Le 5 ventôse, Lakanal somma, pour la deuxième et dernière fois le département de verser la somme de 500 000 livres. Face à quoi le directoire se déroba : depuis le 26 frimaire il ne levait plus de taxe et donc n'avait rien en caisse. Il accepta tout de même de renvoyer au district la demande ! Quant à la manufacture de Périgueux, Peyssard en prit bientôt la défense sollicité par le comité qui lui demandait du soutien auprès de la Convention car la majeure partie des ouvriers avait été transférée à Bergerac "qui ne peut fournir d'armes avant un an" Et il était optimiste, la suite le montra !

La puissance du verbe

Agissant le plus souvent à pas comptés, Roux- Fazillac n'était pas indemne des moments d'exaltation. Ainsi s'exclamait-il le 14 frimaire: "Dans un mois la mendicité sera détruite et les travaux publics en activité... Dans un mois l'instruction publique sera organisée. (les ateliers de charité faisant le lien entre les deux). « Dans un mois tous les châteaux (et on ne fait pas ici un pas sans en rencontrer )seront démolis. Dans un mois tous les gendarmes revenus des armées de ce département seront réorganisés" Et de conclure:" qu'en faisant beaucoup de choses dans le jour, on en laisse malgré soi beaucoup à faire" . Certes !

L'exagération prend aussi d'autres formes. Roux-Fazillac qui a engagé la récupération des objets précieux dans les églises se plaint d'être envahi par l'or et l'argent et n'avoir pas assez d'assignats. Le 3 nivôse, (23 décembre) on atteignait des sommets il affirmait »Si j’avais voulu en faire grand étalage j'aurais fait un convoi qui eut tenu une demi-lieue de long" Une théorie de plus de deux kilomètres de charroi ! Et une abondance nuisible puisque personne ne voulait d’autre mode de paiement que les assignats.En somme, à l'inverse de la loi, la bonne monnaie chassait la mauvaise. Le cours des assignats donnait d'autres informations

II - L'oeuvre de Roux-Fazillac

Evoquer un bilan pour une présence aussi limitée pose un problème. Mais ce ne serait que se placer sur le même plan que le représentant en mission. Au moins peut-on évoquer les domaines d'action.

On put d'abord se demander ce qu'il en fut pour la question de la conscription qui motiva son envoi. En fait, il le souligna à plusieurs reprises, rien n'avait été fait à son arrivée. Mais la question n'occupe pas un rôle majeur dans ses lettres. La conscription est freinée, il le souligne, par la question des subsistances et le manque d’armes. Pour les premières, elle conditionne le rassemblement des recrues au district où il faut évidemment les nourrir en même temps qu’on les instruit. D'où la limite fixée à 60 hommes si l'on ne peut faire plus. Et il faut aussi se préoccuper des semailles. On se modela sur la formule de rotation inventée par Excideuil : faire venir aux districts les recrues par canton à mesure de l'avancement des ensemencements.

Sur le plan intérieur, la sécurité attira l’attention sur la destruction des châteaux. Roux-Fazillac s’y engagea au nom de la destruction des inégalités et de la réparation des torts infligés au peuple. Pourtant, Il ne semble pas que l'objectif fût tout à fait prioritaire pour lui mais il écouta les sollicitations qui débouchèrent sur un arrêté pris en Conseil d'administration du département le 27 frimaire (17 décembre) qui en des termes particuliers évoquait le démantèlement de toute l'architecture de défense de ces bâtiments : tours, merlons, pont-levis. Ce fut avec des résultats limités que j'évoque dans les Actes du colloque de la Fédération historique du Sud-Ouest de 2019. Deux districts, Ribérac et Belvès mirent en oeuvre le projet faisant un inventaire des objets à détruire et prévoyant les moyens. Deux ou trois dizaines de châteaux en souffrirent, deux ou trois comme Sainte-Alvère furent rasés. Lakanal avait fait un peu mieux sans être à la hauteur de la réputation qu’on lui prête. En fait la destruction des châteaux devait servir d'outils pédagogique : réalisée le dimanche elle aurait ainsi produit une oeuvre bien plus spectaculaire que celle des "jongleurs" au cours de leur messe. On y reviendra

L’action sociale

Deux actions sociales ont beaucoup préoccupé Roux: la lutte contre la pauvreté et l'instruction.

La lutte contre la pauvreté passait d'abord par une meilleure solidarité entre les départements en termes de subsistances, question qui relevait sur le plan national de la Commission des Trois. Sur le secours aux pauvres à proprement parler, l’instrument révolutionnaire devait être l’impôt sur les riches, d’abord inciviques puis qui concerna les riches patriotes quand les bourses des premiers seront épuisées.

On ne peut en mesurer les résultats: le 12 frimaire (2décembre), Roux-Fazillac se plaignait "Depuis deux mois le décret qui abolit la mendicité est rendu et cependant les pauvres remplissent encore les rues et les chemins." Il se faisait fort, après avoir réuni les autorités constituées le lendemain, d'avoir résolu le problème sous un mois. Il le faisait d'ailleurs avec un brin d'ironie, comparant l'efficacité de ses méthodes à celles de la commission "Peut-être dans Paris sous les yeux de la Convention ne seront-ils pas (les décrets) exécutés dans six mois". Le 19 frimaire, la situation ne semblait guère avoir avancé. Le 25 le comité de salut public périgourdin publiait son budget: il avait perçu 36 taxes pour 61000 livres ce qui voulait dire qu'il n'avait pas atteint son quota dans le budget d'un million. Mais pesait sur ce budgets de lourdes indemnités réglées aux boulangers qui représentaient plus de moitié des 37216 livres dépensées. Quant aux "menues dépenses accordées aux indigents elles atteignaient 10% du montant des sommes perçues de ce budget" et 16% de celles qu'on avait dépensées. Il est vrai que les subventions aux boulangers permettaient de maintenir le pain à un prix plus accessible, tant il est vrai que pour se procurer du blé les boulangers avaient peut-être dû consentir des achats bien au-dessus du maximum. Reste que ces sommes provenaient de dons antérieurs et prirent un autre chemin "Au moment j'ai tout préparé pour l'exécution de cette grande mesure de salut public ...je vois que la Convention nationale ordonne que tous ces fonds seront transportés à la trésorerie nationale "

L'autre préoccupation fondamentale de Roux-Fazillac était l'école. C'est un souci qu'il avait déjà manifesté dans la précédente législature. Là encore des raisons politiques pesaient sur ce choix : éclairé, le peuple s'éloignerait naturellement de l'Eglise. Mais le souci de les faire accéder aux lumières était bien vivant chez lui : "C'est en vain qu'on aurait consacré le principe d'égalité des droits si tous les citoyens ne pouvaient acquérir les mêmes connaissances". Il y revint à plusieurs reprises et les délibérations du comité de salut public le montrent se faisant entourer de ses membres pour donner plus de solennité aux ouvertures d’écoles. Il semble bien en tout cas que, pour Périgueux, on disposait d'un réseau qui faisait de l’école un droit au point que les habitants de Saint-Georges demandent l'ouverture d'un établissement plus proche que celui auquel on les envoyait en centre ville. Hélas ! les moyens ne suivent guère : l'instituteur Bardon vint se plaindre devant le comité de salut public le 5 frimaire que « beaucoup d'élèves ne pouvaient se procurer de livres, pas même d'encre et de papier par l'affreuse indigence qui accable leurs parents". En revanche Roux Fazillac estimait que « l'instruction publique plait beaucoup aux ruraux »

III - La question religieuse

Lacape, dans sa courte biographie ( mais exhaustive en ce qui concerne la publication des documents sur le conventionnel) fait de l'anticléricalisme la marque de fabrique de l'action du représentant en mission. Il est vrai que ce domaine tient une place essentielle dans les lettres qu'il envoie au Comité de salut public.

A Périgueux, dès septembre les questions religieuses sont bien présentes a la société populaire et suscitent de vifs débats entre ceux qui trouvent qu'elles tiennent trop de place, notamment dans les cérémonies funèbres et ceux pour qui c'est une manière normale d'honorer les morts et qui se plaignent des attaques multiples contre la religion. Deux approches de la question se succèdent durant le dernier trimestre 1794 : abjuration et mariage des prêtres.

Dès septembre Gilles-Lagrange propose qu'on ne salarie plus que les prêtres qui auront convolé. C'est dans ce climat qu'on apprend qu'à Paris, Pontard s'est marié et Villefumade propose qu'à son retour les autorités aillent à sa rencontre pour saluer cette attaque contre le fanatisme. Quand Roux-Fazillac rentre à la mi-frimaire et se félicite du recul de la religion ("la philosophie révolutionnaire doit voir avec plaisir dans ce pays autrefois dominé par le fanatisme, l'empire des prêtres n'a pas survécu à celui des rois" écrit-il le 23 frimaire. Or c'est le lendemain de la première abjuration au district d'un prêtre en l’occurrence le vicaire-général Espic, membre en vue de la société populaire, qui vient annoncer son intention de quitter la « secte belzébuthique ». Le lien entre le début des abjurations et la présence de Roux-Fazillac n'est surement pas le fait du hasard. Aucune initiative déchristianisatrice n'a été prise par le gouvernement et elle relève des revendications des groupes hébertistes parisiens comme le souligne Michel Vovelle dans Révolution et religion : la déchristianisation de l’An II. Le retour de Pontard qui présentait "une épouse jeune et tendre, vertueuse, pétrie de patriotisme qui entretiendra mes vertus républicaines" au Département le 25 brumaire(15 novembre) n'y contribua pas peu d'autant qu'il accompagna son geste d'un discours de théologie politique tel qu'il les aimait, mêlant l'Evangile aux vertus républicaines.

En même temps Roux-Fazillac engagea l'offensive déchristianisatrice. Ainsi fut célébrée la fête de Marat et le Pelletier avec quelques manifestations qui gâchaient un peu les réjouissances puisque, déplore le département, on piétina des arrêtés. Mais Roux la décrivait comme "simple et majestueuse, une montagne simple et escarpée était la seule décoration. Le Pelletier et Marat la gravissaient pour aller couronner la liberté et, dans leur marche, ils succombaient sous le fer des assassins. La fête s'est terminée par un feu de joie dans lequel immensité de titres féodaux a été réduite en cendre" ce qui dut soulever l'enthousiasme des ruraux qui s'étaient rendus à Périgueux. Le 19 frimaire (9 décembre) il proposait pour donner du sens au décadi pour "éloigner les citoyens aux moins par les voies de la douceur de leurs travaux ordinaires". de développer un programme de bals publics "les femmes aristocrates même s'y sont rendues et plus par crainte sans doute que par amour de l'égalité, elles se sont humanisées jusqu'à danser avec de véritables sans-culottes". Cette offensive antireligieuse prend une dimension plus massive avec la rafle des objets sacrés dans les églises. Nous avons vu comment il tentait d'en décrire les résultats. De son côté, le comité s'engageait dans une campagne de proscription des croix, les remplaçant par des arbres de la liberté de sorte que, comme sur la place de la liberté à Périgueux, le 1°frimaire « l arbre verdoyant de la liberté se substituait à celui pourri de la croix ». Le 6 frimaire, devant le comité de salut public, Pontard annonçait son intention de rendre désormais publiques et plus multiples les instructions civiques qu'à chaque décade il donnerait aux bons laboureurs et demande une aide pour les dépenses qu'il en résultait.

Le mouvement des abjurations de prêtres produisit un flux continu jusqu'à la fin de frimaire puis s'espaça. Il représenta une quarantaine de cas. Il sera intéressant d'analyser les formules employées pour prononcer l'abjuration. Certains firent un autodafé de leurs lettres de prêtrise. On reste un peu surpris devant la tonalité de certaines formules. On évoque une rupture avec le fanatisme comme le curé de Valeuil qui dépose son titre" Monument de mon esclavage que m'avait donné un suppôt du fanatisme », ou le curé de Belaygue jurant « haine éternelle au fanatisme ». D'autres vont très loin comme Boucherie membre de longue date des jacobins qui vient témoigner des horreurs du fanatisme. L'ancien vicaire épiscopal Gombaud vient jurer "qu'il proscrivait tout culte qui ne pourrait se maintenir que par la fureur et le carnage. D'autres, moins violents, voyaient dans l'abdication une manière de poursuivre l'oeuvre républicaine à laquelle ils disaient s'être attachés dans leur ministère. C'était notamment le cas de ceux qui étaient entrés dans le sacerdoce avec Pontard. On reste assez étonné de voir comment d'ex-religieux viennent évoquer leur «  ancien esclavage ». Que l'on songe à ce qu'avaient connus les studieux chanceladais.

En fait il n'est pas sûr qu'il faille accorder à ces déclarations un crédit excessif. Les prêtres qui viennent devant le Département emploient les expressions puisées dans ce qu'on peut appeler le vocabulaire jacobin, quelques uns par conviction et beaucoup parce qu'ils disent ce qu' on souhaite entendre d'eux. Les plus virulents ne sont-ils pas ceux qui, une fois couverts par leur abjuration, poursuivirent de manière plus ou moins clandestinement leur ministère?

Un relatif échec et un changement de stratégie

En fait, le représentant en mission porta vite sur la déprêtrisation un regard dubitatif. Il s'en expliquait dans sa lettre du 27 frimaire (17 décembre) alors qu'on entrait dans le temps de Noël. Après avoir regretté que "l'esprit public marche ici avec beaucoup de lenteur". Il distinguait les "prêtres fanatiques et intéressés", soit les insermentés dont moitié d'entre eux avait pris les chemins de l'exil en Espagne soit 200 sur les quatre cent qui s'étaient abstenus du serment. Louis Grillon a étudié leur situation. Les autres étaient sujets à déportation d'abord puis depuis la loi du 30 vendémiaire (20 octobre) devaient venir se présenter devant le Département et risquaient s'ils ne le faisaient pas la peine de mort comme le montrent les jugements du tribunal criminel. Ils furent d'abord emprisonnés à la maison Notre-Dame. Mais il en restait entre 100 et 150 qui se cachaient et que les communes protégeaient et Roux-Fazillac estimait qu'"ils faisaient plus de mal que n'ont fait de bien les hypocrites qui ont renoncé à leurs fonctions"..

Le contexte national et son évolution posaient en effet de vrais problèmes. On sait que Robespierre, adversaire de la déchristianisation exagérée que promouvaient les hébertistes, s'était exprimé aux Jacobins sur ce sujet dès le 1°frimaire (21 novembre)et réclamé la liberté des cultes. Le 16 frimaire (6 décembre), la Convention s’y résolvait dans un décret solennel. Et la nouvelle s'en était diffusée à une vitesse surprenante. Désormais des paroisses commençaient à s'en réclamer pour redemander leur curé tandis que "des curés restés à leur fonction (les assermentés non abdicataires) attirent à leur messe le dimanche les crédules habitants des campagnes dans lesquelles il n'y a plus de curés. Avec le principe de la liberté des cultes, il est difficile de s'y opposer ouvertement". Et son attitude était donc de prendre un recul..attentif : "tous les prêtres n'ayant pas abdiqué ,il serait plus heureux qu'aucun n'ait abdiqué". Selon lui, les abdicataires vivaient dans le regret. D'où son stratagème : disposer des moyens de la corruption "Je choisirai ceux d'entre eux qui ont le plus d'influence et je vous assure d'avance que, toujours mus par leur intérêt personnel, ils serviront mieux qu'autres la philosophie et la raison" En même temps, il dégainait une nouvelles arme pédagogique, très peu classique celle-là: "le sort en est jeté, tous les châteaux-forts vont tomber ici sous le marteau des habitants des campagnes ; ces travaux commenceront un jour de dimanche. Dans le parti que j'ai pris j'ai moins examiné l'influence que ces petites forteresses pouvaient avoir sur notre liberté qui est aujourd'hui bien assurée que l'effet politique qui peut en résulter et la diversion que ces travaux" et il y revenait le 3 nivôse.

 On était le jour du « ci-devant Noël » et la fête coïncidant avec la diffusion de la nouvelle loi sur les cultes. Ce fut une période d'effervescence. A partir du 6 nivôse (28 décembre)le comité révolutionnaire de Périgueux commença à enregistrer une série de troubles qui devaient se poursuivre jusqu'à la fin de ventôse. Trente affaires vinrent ainsi devant lui concernant plus de vingt paroisses du district de Périgueux, soit un bon tiers d'entre elles, prenant parfois une telle ampleur qu'il fallut, comme à Bourdeilles, déployer une troupe conséquente. Il s'agissait évidemment de questions de messes hors-la-loi, du décadi et des jours de fête chrétienne mais aussi de l'empêchement à proclamer des lois dès lors qu'elles risquaient porter sur les questions religieuses. Les femmes étaient au premier rang, allant jusqu'à la voie de fait. A Sarliac, elles furent accusées d'avoir battu le maire, ailleurs c'étaient des jets de pierre, tantôt la ruse mais toujours avec une détermination. Les hommes sont éventuellement là pour protéger, voire encourager mais toujours au second rang et, quoiqu’on en ait, peu capables d’instrumentaliser leurs conjointes qui n’en avaient pas besoin !

Une telle situation n'avait pas échappé à Roux-Fazillac Au lendemain de Noël, dans la lettre du 7 nivôse (27 décembre) la question religieuse revient au centre des préoccupations. D'abord pour regretter que le décret sur la liberté de culte voté par la Convention début décembre, ait interrompu la première vague d'abdication » et crée la confusion et "la jalousie entre les paroisses" et opposé constitutionnels abdicataires et non-abdicataires. Surtout "avant même sa proclamation la liberté de culte « a été répandue ds les campagnes avec la rapidité de l'éclair " créant un mouvement d'effervescence dangereux et d'agitation de l »'aristocratie » (en fait ceux qui s’opposaient aux mesures à l’heure où les nobles n’étaient plus guère nombreux) qui « trompe le peuple au point de lui faire demander pour curés des prêtres réfractaires" Et quel spectacle affligeant que celui de Noël « Par un mauvais temps, par de très mauvais chemins des habitants des campagnes qui n'ont plus de curés ont fait 3 lieues (12 à 15 kilomètres) pour aller à la messe de minuit dans les paroisses voisines ».

Une « crise sacerdotale » ?

Face aux troubles, contre lesquels le comité révolutionnaire de la ville a agi, Roux-Fazillac évoque l'inanité de la méthode de force pour en sortir. Et il est vrai que le comité révolutionnaire de Périgueux a pris le parti d’une certaine modération contre ceux et celles qui sont, pour lui, d’abord victimes de leur faiblesse d’esprit. Le programme qu'expose le représentant vise d'abord à un contrôle plus strict des abdicataires qu'on ne doit pas laisser dans leur ancienne paroisse mais rassembler sous les yeux des autorités au chef-lieu de district et se concerter avec lui pour constituer une sorte de comité de surveillance particulier. Mais seule la Convention dont l'autorité est respectée doit édicter les mesures. Et il est temps: "Prévenez les maux que semble préparer la crise sacerdotale dans laquelle se trouve ce département". Pour y parvenir, d’abord mettre fin au régime particulier dont bénéficie la religion catholique : ne plus salarier aucun culte et ne lui laisser ni église, ni presbytère. Rassurer les prêtres qui ont abandonné leurs fonctions et les nantir d'un capital qui puisse leur permettre d'acquérir des domaines nationaux. En somme en faire de paisibles agriculteurs "et je ne doute pas qu'avec ces mesures simples vous n'éteignez le feu du fanatisme qui semble vouloir s'allumer dans ce département"

La lettre du 14 nivôse (3 janvier 1794) se veut sur ce point rassurante : "les troubles causés par le fanatisme sont un peu dissipés » La mise en résidence des prêtres au chef lieu de district, doit apaiser le climat. Le ton a d'ailleurs changé "L'avis général a été qu'il ne fallait rien forcer, qu'il fallait parler au peuple avec douceur. Avec les prêtres aussi : « J'en ai ici une demi-douzaine qui viennent me voir de temps en temps et nous causons fort amicalement ensemble. Si je voulais les en croire, ils seraient les meilleurs missionnaires qu'on pût envoyer dans les campagnes". Mais ce sont évidemment les instituteurs sur lesquels compte le représentant pour distribuer "un petit cours de philosophie et de morale".

Reste qu'au delà de cet apaisement, il continue à réclamer des mesures urgentes d'autant qu'il y a des risques de contagion venus du Limousin « Vite je vous prie des mesures grandes et générales" en attendant lesquelles il poursuivra sa politique de douceur. Au moment de son départ Roux-Fazillac prit une sorte de mesure d'amnistie espérant calmer les troubles qui se multipliaient. Ainsi furent renvoyés des villes les prêtres qui y étaient en résidence forcée après avoir été réunis, le 4 pluviôse (23 janvier) «  pour conférer avec eux sur le troubles religieux ". Le représentant du peuple après avoir pris plusieurs renseignements les déclara libres de se retirer où bon leur semblait et sous la surveillance du comité révolutionnaire de l'arrondissement qu'ils choisiraient pour habiter. Il demandait de ne plus en envoyer. On voit donc que, jusqu'au dernier moment et...au-delà, il se préoccupa d’une question dont il avait affirmé que son règlement conditionnerait son départ.

Au total, que conclure sur cette action religieuse. Athée de conviction comme il était républicain, après avoir tenté de développer un programme radical, il fut bien obligé d’opter pour le réalisme que lui imposaient les faits, avec la conviction, réelle ou feinte, que ce serait, à long terme, l'instruction qui ferait triompher du « fanatisme ». Très méprisant avec les prêtres qu’il estimait hypocrites et cupides, il pariait sur la fragilité de leur conviction et leur besoin de pouvoirs. Il finit par tenter de négocier avec eux plutôt que d'en faire des martyrs à la cause desquels s'attacheraient les campagnes. Finalement son évolution n'est si éloignée que celle d'un Pipaud des Granges, athée comme lui mais qui après les attaques violentes de 1791 chercha à trouver un terrain d'entente. Finalement l'idée de liberté religieuse pourvu qu'on ne favorise pas l'Eglise catholique ne leur paraissait pas une mauvaise solution tout en ne faiblissant pas contre ceux qui prendraient une attitude de combat. L’idée de séparation des églises et de l’Etat serait proclamée quelques mois plus tard par les hommes de l’An III .

Finalement, il restera un événement qui devait beaucoup noircir la mémoire de Roux-Fazillac : c'est l'exécution du conventionnel girondin Yzarn de Valady (16 frimaire-6 décembre 1793). Celui-ci avait erré depuis Caen et avait gagné le Bordelais où il comptait rejoindre son Aveyron natal. Il fut arrêté dans la Double et déguisa son identité. Mais il fut reconnu par Roux-Fazillac qui le dénonça pour être jugé révolutionnairement. Est-ce la jeunesse, la figure angélique de la victime. Le procès Valady souleva une émotion générale et même l'attendrissement des juges selon Roux–Fazillac (voir ci-dessus). C'était le signe d'un patriotisme encore bien fragile ! On ne voit pas bien quel autre choix pouvait avoir le conventionnel dans l'état d'esprit où l'on se trouvait en pleine Terreur : traiter un girondin comme collègue était beaucoup trop demander à un montagnard.

 

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